Interview exclusive d’Apolline Despins
Souvent associée aux meublés touristiques d’Airbnb et perçue comme une pratique à la limite du cadre légal, la sous-location de courte durée reste mal connue et peu répandue. Avec joyloc, Apolline Despins défend un modèle encadré, fondé sur le partage des revenus entre locataires, propriétaires et agences immobilières. Et cela sans jamais retirer de biens du marché de la résidence principale.
Quelle a été la genèse de joyloc ?
Apolline Despins – L’idée de joyloc est née peu avant la promulgation de la loi Le Meur, dite “anti-Airbnb”. À cette période, nous observions une saturation du marché locatif dans les zones tendues, avec une progression importante des meublés de tourisme, au point de déséquilibrer l’offre de location longue durée. La volonté des pouvoirs publics était alors claire : réguler les plateformes de location courte durée.
Dans ce contexte, il nous a semblé essentiel de revenir à l’ADN initial d’Airbnb, à savoir la mise en location ponctuelle de sa résidence principale, tout en poussant la logique plus loin, en y intégrant la résidence principale des locataires. En explorant cette piste, un constat s’est imposé : la sous-location souffre d’une mauvaise image et reste très peu développée. Elle est souvent perçue comme illégale ou non encadrée, alors qu’elle est parfaitement autorisée dès lors que certaines règles sont respectées.
Si cette pratique reste marginale, c’est aussi parce qu’elle n’apporte pas, en l’état, de bénéfice direct aux propriétaires ou aux agences immobilières. C’est précisément ce point que nous avons voulu résoudre en construisant un modèle de partage de revenus. Concrètement, 70 % des revenus générés reviennent au locataire, tandis que les 30 % restants sont répartis entre le propriétaire et, le cas échéant, l’agence immobilière : 20 % pour le propriétaire et 10 % pour l’agence. L’objectif est d’aligner les intérêts de l’ensemble des parties prenantes.
Notre ambition est désormais d’inscrire cette pratique dans la norme. De la même manière qu’un propriétaire peut aujourd’hui louer ponctuellement sa résidence principale, nous souhaitons permettre aux locataires de faire de même, de façon encadrée, lorsqu’ils s’absentent.
Quelles sont les règles à respecter pour faire de la sous-location ?
La sous-location est légale dès lors qu’elle respecte deux conditions principales : obtenir l’accord écrit du propriétaire et ne pas dépasser le montant du loyer perçu. Nous intégrons ces règles via un avenant au bail signé directement sur la plateforme. Tout est encadré, ce qui sécurise à la fois le locataire, le propriétaire et l’agence.
Ce modèle présente-t-il des limites en termes de durée de location, de zone géographique ou de type de biens ?
A-D : La location courte durée correspond à des séjours allant d’une nuit jusqu’à 90 nuits consécutives. Au-delà, on bascule sur un autre statut de location.
Nous n’avons pas de limitation géographique. On constate d’ailleurs, comme sur Airbnb, que la demande existe partout, y compris dans des zones rurales ou des petites villes, notamment là où l’offre hôtelière est limitée. Évidemment, le développement est plus rapide dans des zones à forte attractivité touristique comme Marseille, Paris, Nice, Bordeaux ou encore certaines régions comme les Cévennes.
Concernant les biens, notre rôle est de vérifier qu’ils sont adaptés à l’accueil de voyageurs. Il faut aussi que la copropriété autorise ce type d’usage. En dehors de cela, le modèle est assez ouvert.
Ciblez-vous certains profils de locataires en priorité ?
A-D : Les étudiants sont une cible évidente, car ils ont des périodes d’absence régulières, notamment pendant les vacances. Nous nous adressons aussi à des profils comme les intermittents du spectacle, qui sont par nature mobiles et ont des besoins similaires. Mais au-delà de ces profils, nous avons déjà une grande diversité d’utilisateurs : jeunes actifs, retraités… Le modèle est assez universel.
Nous développons également des partenariats, notamment avec l’ESPI (École supérieure des professions immobilières), à l’échelle nationale, et même à l’international.
Où en êtes-vous aujourd’hui dans votre développement ?
A-D : Nous sommes plutôt satisfaits de nos résultats à ce stade. L’année dernière, nous avons beaucoup travaillé sur un modèle B2B2C en passant par les agences immobilières. Depuis septembre, nous avons signé une vingtaine d’agences partenaires, qui proposent notre solution à leurs propriétaires bailleurs.
Nous venons également de finaliser une première tranche de levée de fonds, ce qui va nous permettre d’accélérer sur le B2C. Nous allons notamment renforcer notre communication, en particulier sur les réseaux sociaux, et recruter pour aller chercher directement des profils utilisateurs.
Aujourd’hui, nous avons une centaine de logements sur la plateforme. L’été dernier nous a permis de tester et d’ajuster tous les process. La plateforme est désormais opérationnelle.
Quels sont vos objectifs pour 2026 ?
A-D : Nous visons environ 800 logements sur la plateforme d’ici fin 2026, avec un objectif de chiffre d’affaires proche des 100 000 €.
Mais au-delà des chiffres, notre priorité est aussi de gagner en visibilité. Il y a un vrai enjeu d’évangélisation. La sous-location reste mal perçue, alors qu’elle peut être très vertueuse. On est dans une logique de mutualisation des espaces : plutôt que de laisser un logement vide ou de mobiliser un bien dédié uniquement à la courte durée, on optimise l’usage d’une résidence principale existante. Cela permet d’accueillir des voyageurs sans retirer de logements du parc locatif classique. C’est aussi un modèle de partage de revenus, qui bénéficie à tous. Et on évite un certain “gâchis” d’espaces inoccupés.
Comment les acteurs publics perçoivent-ils votre modèle ?
A-D : Il y a encore beaucoup de pédagogie à faire. Dès qu’on parle de location courte durée, les réactions peuvent être très vives, avec une assimilation immédiate à Airbnb et à ses dérives. Lorsque nous avons commencé ce travail, notamment à Marseille, il a fallu expliquer en détail notre fonctionnement, montrer concrètement la plateforme, démontrer que notre modèle ne retire pas de logements du marché.
Au contraire, nous avons déjà des exemples de biens qui étaient auparavant exploités en Airbnb “pur” et qui sont revenus sur le marché de la location longue durée grâce à notre modèle. Aujourd’hui, nous commençons à avoir des retours d’expérience, des chiffres, des cas concrets. Cela nous permet d’alimenter le dialogue avec les élus.
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